Un beau paysage, une vue de rêve, baignée de cette lumière qui fait de la mer une nappe émeraude ou un miroir d'argent, peuvent devenir ternes! Aux yeux de celui qui redoute le vide d'un rendez-vous manqué. La beauté était là, sous les yeux de Romain. Debout au sommet de la colline plantée de pins, de buissons de genêts et d'ajoncs,dominant une mer redevenue calme. Qu'il imaginait tiède sur un peau bronzée, et pailletée de sable et de sel. Alors que les grillons mettaient un bémol aux stridulences de leur chant du soir. Mais ce jour là, il ne pouvait plus rien attendre que le vent.
S'il était triste, c' est que son rendez-vous avec Armelle était prévu pour la veille ! A l'heure où, à cheval sur l'étrave du Djinn, en pleine tempête, il tentait de réparer les dégâts de l'étai avant, rompu sous le choc de vagues devenues assassines. et il pensait:
-"Peut-être qu'en voyant le si mauvais temps de la veille, Armelle acompris que le rendez-vous était impossible. Mais elle pouvait, aussi, avoir cru que la négligence avait été la seule cause de mon absence auprès d'elle, à l'heure prévue!"
En réalité, la jeune femme ne s'était pas troublée outre mesure, car elle n'éprouvait, alors, pour Romain, qu'une amitié teintée d'un zeste de tendresse et d'un souffle de désir, alors que le garçon brûlait d'amour pour celle qui l'avait sauvé d'une mort certaine:
Ayant bu, au cours d'une promenade-cueillette en forêt, de longues gorgées d'une eau de source qu'il croyait pure, alors qu'elle était polluée par des poisons insipides mais mortels.Elle l'avait recueilli chancelant sur le seuil de sa bergerie, avant de lui faire avaler une décoction de sa composition, capable d'apaiser les langues de feu qui le dévoraient de l'intérieur.
Durant les quelques jours que Romain avait passé sur le bât-flanc de bois, couche ordinaire de son hôtesse, et qu'ils avaient partagé, elle avait trahi ses principes et s'était laissée envahir par ses pulsions de femme, un instant sortie de sa solitude.
Pour la première fois, et noyée d'hésitation, la nuit venue, émue par la beauté de ce corps de marin, dans la force de ses trente ans, elle avait osé, mue par le désir, des gestes qui avaient mis le feu aux sens et au coeur de son compagnon de nuit.
Allant jusqu'au bout de son élan, elle avait même recueilli, dans le silence, après qu'il eut gémi, les jaillissements de vie libérés par ses gestes câlins. Découvrant, alors, leur troublante saveur.
Cetteaudacieuse sollicitude avait suffi pour que Romain soit transporté sur les sommets d'un plaisir conquérant, suivi par les morsures de sentiments inconnus et troublants pour lui. Il avait senti les premières rafales du vent chaud de l'amour, celui qui attise les braises de la passion.
Une fois remis, avant de la quitter, il avait espéré un geste ou un mot. Elle lui avait, seulement donné rendez-vous, plus tard, là-bas, sur la colline. Il n'avait eu droit qu'à un sourire, un regard, peut-être vaguement tendre et un geste de la main.
Chassée de son village par la vindicte des habitants qui venaient de lapider sa mère pour cause de sorcellerie, elle n'avait échappé au même sort que par miracle, et s'était réfugiée en pleine nature, loin de toute présence humaine, ayant élu domicile dans une bergerie abandonnée, bâtie de pierres éclatées, roses et grises,coiffée de lauzes et sommairement amménagée par ses soins.