Elle avait alors quinze ans, mais était déjà suffisamment instruite en sorcellerie pour prendre le relais de sa mère. Qui l'avait conçue au cours d'une étreinte unique et nocturne avec un vagabond de passage, violoneux de plein vent, demandeur d'asile pour la nuit, à l'époque des grands froids et de la neige épaisse.
Armelle avait appris à subsister en pêchant à la main dans l'étang bordant une pinède profonde et sombre et en capturant avec des pièges faits de ficelles et de fil de fer les oiseaux migrateursde passage sur le plan d'eau et divers autres gibiers de petite taille.
Elle avait le coeur serré en voyant ces grands volatiles battre des ailes pour tenter de se libérer de ses rêts. mais la faim l'obligeait à ces chasses de l'aube et du crépuscule pour leur tordre le cou et les plumer avant de mettre leurs corps pantelants à rôtir sur un feu entretenu, avec culte, tout au long de l'année.
Romain l'avait vue agir pendant les quelques jours de vie commune partagée avec elle. Il avait admiré son adresse, et aussi son art de mijoter des décoctions dont elle avait le secret et dont l'une avait servi d'antidote à l'empoisonnement qui,sans elle, l'aurait certainement conduit à la mort !
De ses grandes et belles mains aux ongles cassés par les travaux manuels, elle avait su masser tout son corps pour y faire circuler le sang dans ses artères tétanisées par le poison. ces gestes salvateurs, elle les effectuait sur le grand corps entièrement dénudé de Romain qui ne pouvait pas dissimuler l'effet produit par les frôlements de fée, de celle qu'il commençait à aimer. Elle ne détestait pas, la nuit venue,une fois allongée à ses côtés, frotter contre ses jambes ses pieds froids fendillés et rugueux de marin, avant de les poser sur son ventre pour les réchauffer.
Malgré cette liberté, elle n'aurait pas toléré qu'il ait un geste pour allumer le feu au creux de son corps, pourtant demandeur, et encore moins qu'il tente de s'y insinuer. Elle ne souhaitait nullement qu'il s'attache à elle, femme à demi-sauvage, marquée à jamais; par le rejet des habitants de son village, et qui n'avait pour seule et tendre compagne, que la liberté aux lèvres de vent.
Jamais elle n'accepterait de s'unir à quelque homme que ce soit. Pourtant elle avait pris goût à l'élixir de vie dont elle étanchait sa soif à la source de Romain au début de chaque nuit, pour éteindre le désir et la frustration du marin convalescent., Y recueillant pour elle, plaisir et vigueur. Alors que la chouette hululait, tassée sur une branche, à l'affût, avant de fondre sur souris et mulots, tandis que la lune jouait à saute-moutons avec les nuages.
Les miasmes du poison s'étant éloignés, il lui avait fallu quitter, la mort dans l'âme, ce havre de grâce qu'était le refuge d'Armelle. Tentée, un instant, de le retenir quelques jours encore, en songeant à leur intimité nocturne, mais y ayant renoncé, presque aussitôt en voyant que chaque jour passé attachait davantage Romain à celle qui lui avait sauvé la vie.
Il était retourné sur les quais du port, avait retrouvé son bateau de pêche et Manuel, son équipier de toujours, heureux de se retrouver en mer avec lui, dans le vent chargé d'odeurs d'iode, de varech et de poisson qui était son atmosphère de vie. Les filets étaient ravaudés, les casiers appâtés de chair pourrie. Ils pouvaient aller affronter la houle et le vent!