Le phare approchait, Manuel du haut de l'impressionnante tour de granit, l'avait vu venir et lui faisait de grands signes auquel il répondit pour indiquer qu'il allait accoster. Manoeuvre surprenante et inattendue, mais effectuée sans encombre. Son éternel mégot jaune collé aux lèvres,Manuel accueillit son ancien patron avec une bourrade amicale et l'entraîna dans l'escalier jusqu'à la chambre de veille où une odeur de café embaumait la pièce. Les nouvelles allaient vite et Manuel était au courant de la mort de Maryvonne et de Rémi, mais pas encore de celle du facteur!:
-"Alors il paraîtrait que ton matelot et toi, c'était le grand amour ! Je ne te savais pas comme çà! Mais maintenant qu'il s'est noyé, çà doit te faire drôle! Tu dois te sentir seul ! Je t'avais connu en cheville avec Armelle ! Qu'est ce qui t'as pris?
-"Laisses, tu peux pas comprendre, et d'ailleurs moi non plus ! J'ai dû être envoûté par un sorcier, ou peut-être par une sorcière, va savoir. Mais je ne regrette pas puisqu' Armelle m'avait laiisé tomber. J'ai bien aimé avec ce petit, il avait de la tendresse à revendre et il caressait bien!"
Manuel était sidéré d'entendre Romain parler ainsi, mais il n'insista pas et changea de conversation. Ils déjeunèrent à trois, avec l'équipier de Manuel, d'un gros plat de fayots et de saucisses, le tout arrosé de cidre. Après le repas, ils montèrent sur la plate-forme supérieure, celle de la lanterne. Appuyés côte à côte à la rambarde de fonte, ils regardaient l'horizon. Aujourd'hui le temps était très calme, les moutons étaient restés à la bergerie.
Ils étaient silencieux lorsque l'équipier de Manuel l'appela. c'était l'heure de la vacation radio. Romain resta seul à contempler la mer. Et soudain, il eut une vision hallucinante: Rémi, le noyé, émergeait des flots et lui tendait les bras !
Le choc fut violent et Romain sentit son coeur se mettre à battre la breloque et son sexe se tendre dans son pantalon! Mû par une irrésistible pulsion, il enjamba la rambarde et plongea dans le vide, en tendant, lui aussi, les bras.
Quarante mètres plus bas, sa tête éclata comme une noix de coco contre le ciment. Pantin désarticulé, il resta immobile et disloqué pour l'éternté. Belzébuth ricanait heureux de son oeuvre accomplie!
Le corps remonté à bord du Djinn, fut ramené jusqu'au port par un marin de la vedette ravitailleuse du phare. Lorsque le bateau vint s'amarrer à quai, une seule personne était là pour l'accueillir: Armelle !
Seule survivante du jeu de massacre auquel Belzébuth l'avait conviée, elle se sentait responsable et solitaire. Elle qui était interdite d'amour pour plaire à son maître et seigneur, avait enfreint la règle trois fois, et chacun de ses amours l'avaient payé de sa vie. Satan était impitoyable, mais lorsqu'on était sous sa coupe, on était subjugué et prêt à faire ou à subir n'importe quoi pour lui plaire. C'était la règle, c'était la loi ! Mais qu'il était difficile de rayer le mot bonheur de son vocabulaire !
Il lui restait à élever Gloria, fruit de ses amours de jadis avec Romain ! Mais les évènements dramatiques survenus sur ce petit territoire détournaient maintenant les gens de la sorcellerie, qu'elle soit maléfique ou bénéfique. Il fallait donc qu'elle trouve une solution, et ce d'autant plus qu'elle n'allait pas pouvoir tester dans l'appartement de fonction de Ramon !