Pour lui, Ramon, sa mission était plutôt agréable, tout en sachant que le chemin des rapports intimes entre suppôts de Satan étaient le plus souvent semé d'embûches et d'épines. Truffés qu'ils étaient par le souci de mieux servir face aux désirs du maître et seigneur et des divergences existantes entre eux sur la qualité des rapports à vivre et de la manière de les réaliser. Le vice et la perversité n'ayant que rarement, le même degré d'intensité, ni les mêmes cheminements, chez les uns et les autres.
Ramon ne savait pas encore qu'il avait, peut-être du souci à se faire sur tout ce qu'il allait avoir à partager avec cette Armelle éplorée, qu'il avait reçu mission de prendre en croupe en lui offrant l'hospitalité.. Il éprouvait, malgré tout, un plaisir intense à voir Armelle assise , pour la première fois, à sa table, en face de lui et dégusatnt le repas fin qu'il avait mitonné pour elle. Il l'avait agrémenté d'une bonne bouteille en pensant que les mortels, même succubes, n'étaient pas insensibles aux pouvoirs d'un vin succulent.
Tout en mangeant et en appréciant la qualité de la table, Armelle pensait à Romain. son don de divination obscurci par l'ambiguité de la situation, ne lui permettait pas de savoir ce qu'il avait décidé de faire en la quittant: Avait-il été se saouler dans un bistro du port en compagnie de Manuel? Ou avait-il décidé de reprendre la mer pour calmer sa rancoeur?
En même temps elle avait, face à elle, le beau visage de Ramon qui parlait gaiement de son métier de facteur, de ses passe-temps favoris et de la joie qu'il éprouvait à avoir Armelle auprès de lui. Elle s'insurgeait, tout en étant séduite, de sentir le pouvoir qu'il avait, à petits coups de mots et de sourires, de ronger, sans avoir l'air de rien, les liens qui la rattachaient, encore, à Romain !
Et soudain, au plein coeur du repas, le petit d'homme qu'elle portait en elle, se rappela à son souvenir en utilisant ses pieds ou ses poings pour frapper contre les parois de l'abri qui le retenait prisonnier, et qui, un jour, deviendrait trop exigu pour lui ! Puis, rasséréné de s'être ainsi manifesté, il reprit son pouce et le têta avant de se rendormir, bercé par le son de la voix de sa mère.
Elle se préoccupait d'avoir accepté l'hospitalité de Ramon, sans lui avoir rien dit de sa situation de femme enceinte et de compagne de Romain. mais le geste qu'il avait fait, dans la bergerie, lorsqu'elle avait voulu parler, avait semblé vouloir lui faire comprendre, ou bien qu'il savait, ou bien qu'il ne voulait rien entendre, et lui avait clos les lèvres avant qu'elle puisse se confier.
Elle pensa de nouveau, qu'il était l'envoyé de Belzébuth, mais se sentit, encore, l'envie de se dévoiler. Il devait avoir un don de divination car, pour la deuxième fois, il lui coupa l'herbe sous le pied: -"Vous savez, la chambre est assez grande pour pouvoir y mettre, facilement, un berceau!" Il lui avait dit"vous" mais avec l'envie de la serrer dans ses bras en la tutoyant
Sidérée, elle le regarda comme s'il était le diable, lui-même, alors qu'il se contentait de sourire en plongeant ses yeux dans les siens, avec des éclairs de tendresse en forme de caresses; Elle se sentait déstabilisée et comme soumise au bon vouloir de cet homme qui lui faisait face, en se demandant comment elle pourrait lui résister si, le soir même, il venait se glisser dans son lit pour la couvrir de baisers.
Elle les imaginait déjà ! En sentait la douce brûlure jusqu'au coeur de sa chair intime, alors que son corps s'épanouissait comme s'ils étaient nus l'un contre l'autre et qu'elle s'offrait, en pensée, à des gestes semblables à ceux qu'elle avait refusé à Romain quelques jours plus tôt !