La tempête était survenue, mettant en danger le bateau et son maigre équipage, qui n'avait dû sa survie qu'à l'audace de Romain pour amurer son étai avant au risque de voir le mât s'effondrer sur le pont ou sur sa tête!
Ce jour là, Armelle n'avait pas quitté sa tanière, ne voulant pas risquerd'être enlevée comme un fétu dans la bourrasque !
Revenu à terre, s'il avait cherché à la revoir, c'était pour lui avouer le feu qui le taraudait et lui en offrir la flamme. Même s'il devinait un probable refus, il voulait avoir tout tenté avant de s'avouer vaincu. Il ne supportait pas l'idée de traîner derrière lui, au fil des jours, le regret d'un peut-être possible.
Il l'avait vue sur le port où elle faisait semblant de flâner, alorsq u'elle était venue pour voir le ventre rebondi et l'étrave altière du Djinn et s'en souvenir sur son bât-flanc, à la nuit tombée. Sans vouloir en convenir, le passage de Romain affaibli, puis convalescent à côté d'elle avait laissé des traces.
Il l'avait rejointe, alors qu'elle se tordait les pieds sur les pavés disjoints du quai.Surprise par son approche furtive elle avait tenté de s'enfuir. Mais la poigne sur son épaule était ferme:
-"J'aimerais te voir et te parler, si tu le veux bien!" Elle voulait se libérer au plus vite:
-"Monte, un soir, à la bergerie, nous y serons tranquille."
En regagnant son bord, une farandole de lutins lui dansaient sur le coeur, alors que, sur le chemin du retour vers son refuge, Armelle se reprochait d'avoir renoué des liens avec le marin blond dont le prénom lui chantait dans la tête.
-"C'est bien la peine de tant chercher à oublier, et de flancher à la première occasion!"
Romain avait l'impression que les aiguilles du temps tournaient à l'envers tellement il était pressé de gravir le sentier caillouteux menant vers la bergerie. jamais il n'aurait osé imaginé une telle invite.
Les gestes de celle qu'il ignorait être une femelle du diable,lui remontaient en mémoire. Comment avait- elle pu les accomplir pour,seulement, étancher sa soif de virilité? Il savait que béait, en elle,un cratère profond, d'où pouvait jaillir une lave en fusion. L'accès à ce cratère, jusqu'alors, lui avait été interdit. mais sa montée, ce soir, vers le toît de lauzes et le granit des murs de la bergerie était, peut-être, le signe que la barrière pourrait être franchie. Prélude à des trémulations d'un corps soudain offert, parce qu'épuisé de se sentir éperdu ! Il n'en était rien, mais le seul fait de se retrouver, en tête à tête, face à cette louve sauvage et vindicative, aux regards de tendresse, jaune strié de noir, le laissait troublé et impatient, assis sur la rambarde de son voilier, assoupi sur le clapot du port.
En grimpant les derniers mètres du sentier menant à la bergerie, il la vit. En attente sur le seuil,un bras appuyé au chambranle et replié en auvent pour écarter les rayonnements du couchant. Tignasse de lin, blonde et raide, en forme d'auréole, visage de pâtre grec aux lèvres charnues. pieds nus, dans la poussière, vêtue d'une tunique de peau de chèvre, ceinte d'un toron de chanvre, elle semblait une apparition biblique, à Romain qui, pourtant, ne s'usait pas les genoux sur les prie-dieu des églises.
Coeur battant au rythme de la montée, il s'arrêta à un pas de la sorcière, ne sachant que faire de ses bras ballants qui auraient aimé se faire collier ou ceinture.