La journée n'en finissait pas de s'éterniser. Un à un les composants électroniques défilaient devant elle, à intrevalles réguliers, sur le tapis roulant automatique.
En blouse et Marie-Louise jaunes, finement gantée de blanc, elle insérait des puces électroniques dans leurs logements respectifs, et les verrouillait avant de fermer le couvercle.
Toujours les mêmes gestes, mécaniquement accomplis, dans le silence, rompu seulement par le ronronnement d'un moteur électrique. et la sourdine, intermittente, d'une musique de supermarché, soit-disant pour détendre les nerfs et diminuer le stress des intervenants.
D'un geste de l'avant bras, Agnès remonta une mêche rebelle qui lui retomberait dans les yeux dix secondes plus tard. Elle avait envie de fumer et pensait aux courses:
-"Il ne faut pas que j'oublie les courgettes pour le gratin, les croquettes pour Dick et le coton hydrophile."
Ces courses qu'elle devrait faire, après avoir couru jusqu'au métro, dès la fin du temps de travail, stridulée par la sonnerie de la libération.
Au moment de la halte du déjeûner, à la caféteria, elle avait écouté sans trop l'entendre dans le brouhaha, mais avec un certain trouble, sa copine Liliane. Qui lui rabâchait les mérites de sa dernière "copine" Lulu, rencontrée au bal du samedi. Avec qui elle avait dansé toute la nuit, avant de la ramener chez elle, pour une tendre partie de caresses intimes et réciproques. Avec passage obligé par les orteils moites dont elles étaient particulièrement friandes, toutes les deux !
Pendant ce récit, elle avait tout de même mangé, sans beaucoup d'appétit: Une salade composée, deux tranches de rosbif, pommes dauphines, et une orange, suivie d'un café et d'une cigarette dans la pièce-fumoir. le tout avec l'oeil rivé sur sa montre.
Depuis ce repas, pris à la sauvette, elle avait accompli des centaines de fois, les mêmes gestes, inlassablement, jusqu'à l'écoeurement , presque l'étourdissement. Comme hier et comme demain, jusqu'au prochain week-end, au prochain pont, aux prochaines vacances et jusqu'à la retraite !
Mais en repensant au récit de Liliane, qui l'avait troublée plus qu'elle ne l'aurait crû. Et qui l'avait obligée, au moment de la pause, à foncer aux toilettes pour se libérer de la tension qui pétillait dans ses reins, et au coeur de son intimité en béance. Avant de reprendre son travail, avec les jambes un peu molles!
Car il fallait bien vivre: Nourrir et habiller Joël et Marion, payer le loyer et les factures. sans compter sur Maurice, le gros tas de paresse moustachu qui lui servait de mari depuis dix ans.