Troublée par cette invitation qui ne s'était jamais produite jusqu'alors, Valentine, prise au dépourvu, ne savait quoi répondre et, intimidée, se demandait si sa place était à la table de Jérôme et ce que pouvait bien cacher une telle proposition, compte tenu de l'étrange regard qu'il avait posé sur elle après son entrée dans la cuisine.
La plupart du temps, il rentrait tard et quand il n'avait pas d'invités, elle dînait avant son retour, et, table dressée, lui laissait son repas tout prêt et au chaud. Avant de se retirer dans un petit studio qu'elle occupait en haut de l'immeuble, Où, après sa douche, qu'elle prenait toujours avec une certaine gêne et sans se contempler dans le miroir, car elle se trouvait un peu trop enrobée, elle regardait la télévision au chaud sous sa couette.
En réalité elle était le prototype de ces femmes de la campagne plantureuses et solides capables de manier la fourche aux moissons et les seaux de lait tous les jours, comme celles qui avaient fait les délices du sculpteur Maillol qui les avait immortalisées en en faisant des bronzes magnifiques !
Elle hésita avant d'accepter l'invitation, mais se laissa convaincre,mi-troublée, mi-réticente. Elle vit Jérôme déboucher une bonne bouteille. Pour accompagner un repas qui débuterait par des oeufs brouillés aux truffes, suivis par un perdreau rôti, tué lors de la dernière chasse à laquelle Jérôme avait participé, puis une salade d'endives et une tarte aux pommes, incontestable spécialité de Valentine.
Pendant que s'achevait la cuisson du gibier,après s'être resservi un whisky, il la regardait s'affairer dans la cuisine. Un peu intimidée par cette présence insolite, alors que lui voulait prolonger,en la regardant, cette sorte de vibration intense qui l'avait envahi en découvrant la beauté de ses pieds qu'il remarquait pour la première fois. Il réalisait, soudain qu'il ne savait presque rien d'elle. Sinon ce qui figurait sur ses certificats lorsqu'il l'avait engagée.
Et se demandait ce qu'avait pu être sa vie avant de venir chez lui, ignorant même si elle vivait seule dans son petit studio, ou si un homme qu'elle aimait ou qui la désirait, venait la rejoindre le soir venu, pour partager ses nuits avec elle !
Un peu plus tard, alors qu'elle avait retiré son tablier de cuisine pour venir s'asseoir en face de lui à la longue table de verre il le lui fit remarquer: -"Je réalise que, depuis que vous êtes ici, je ne sais à peu près rien de vous, ni de la vie qui a été la vôtre avant de venir ici. Rien non plus de vos goûts, et pourtant, sans vouloir être indiscret, j'aimerais en savoir un peu plus sur ce qui vous concerne.
Une légère roseur teinta les joues de Valentine, qui se mit à pétrir une boulette de pain pour cacher sa gêne ou sa timidité. Ses grands doigts, qui, eux-aussi auraient pu servir de modèle à Michel-Ange, torturaient la petite sphère de mie et la malaxait avant de la reposer sur la table. et ces gestes suggéraient à Jérôme ceux qu'elle faisait peut être sur l'intimité d'un homme !
-"Vous savez, lorqu'on me pose des questions de ce genre, j'ai une version banale et passe-partout de petite fille de la campagne qui a été à l'école jusqu'au Certificat d'Etudes. Et qui, ensuite, pour ne pas avoir à passer sa vie à traire les vaches et remuer le fumier est partie en ville pour s'engager dans la cohorte du personnel des petits commerçants. En général, celà suffit pour satisfaire la curiosité des questionneurs, qui, d'ailleurs, sont rares.!"
-"Est ce vraiment si banal ?"
-"Non, pas tout à fait, mais j'ai beaucoup de mal à parler de moi. En plus je crains que la vérité ne soit pas vraiment intérêssante pour vous, et qu'elle vous semble même ennuyeuse, et peut-être même choquante !"