Où allait-elle pouvoir aller? Dans un premier temps, elle savait pouvoir s'abriter du vent et de intempéries à bord du Djinn qui n'avait plus de propriétaires ni d'héritiers. Mais le bateau était exigu pour y vivre avec une petite fille, y dormir y faire la cuisine, et ne pas y mourir de froid et de peur des fantômes qui ne manqueraient pas de venir hanter les occupants.
Déjà, les mouettes y avaient élu domicile, comme si elles étaient au courant de la vacuité des lieux. Elles allaient à pas comptés de notaire sur le pont dont elles lardaient les intervalles entre les lattes du pont de coups de bec, avec l'espoir d'y trouver les restes de poissons pourris et, déçues, elles se vengeaient en couvrant le teck de leur guano !
Armelle, en regardant du poste de pilotage du bateau qu'elle était venue inspecter, les mouvements du porte et de la ville, se souvint :
-"Au bord de l'étang qui longe la pinède, lieu de rencontre avec mes collègues, au coeur de la forêt, se dresse une cabane de chasse assez bien aménagée pour faire un logis, au moins provisoire, je sais que cette cabane appartenait à Romain, qui, parfois y chassait le canard.
Puisque je l'avais accueilli soigné et aimé, il ne me refusera pas, de là où il est, de me servir de son bateau et de sa cabane comme abri pour moi et pour Gloria ! N'est ce pas? Et puis Gloria étant sa fille elle est donc chez elle, aussi bien à bord du Djinn que dans la cabane. Alors allons repérer les lieux.
Comme la bicyclette de service de Ramon était toujours là, équipée pour porter de lourdes sacoches, elle l'utilisa pour aller jusque là-bas en emmenant Gloria dans un couffin.
En arrivant à proximité, alors que les roues dérapaient, un peu, dans le sable et les graviers elle eut la surprise de voir une petite fumée s'échapper de la cheminée. La cabane serait-elle déjà occupée et par qui?
Arrivée devant la porte de bois à peine équarrie, elle eut un sursaut. Une chouette morte était crucifiée sur le vantail, toutes ailes déployées! Une collègue alors?
Intriguée, plus qu'inquiète, elle poussa la porte. La pièce était bien telle qu'elle en avait gardé le souvenir, avec son lit- bateau, sa grande table de bois massif, flanquée de ses bancs, le coin évier, juste à côté des meurtrières, donnant sur l'étang, pour permettre aux chasseurs de tirer les oiseaux de passage de l'intérieur.
Dans la cheminée, assez vaste, brûlait un feu. Sous la crémaillère à laquelle était accrochée le chaudron qui lui servait, dans sa bergerie, pour préparer les potions bénéfiques ou maléfiques. Il y cuisait même une décoction !
Sur la table de chevet, exactement le même coeur de poulet lardé de longues épines que celui quis se trouvait dans la bergerie lorsqu'elle avait décidé d'initier Romain à ses pratiques sataniques.
Juste à côté, était posé un livre relié et manuscrit qu'elle n'avait jamais vu, mais qui était le livre de bord du corsaire que Rémy avait dérobé à Romain et caché dans les affaires de Joël pour le faire aller, ainsi, en prison !
Elle eut un frisson, en voyant, étendue sur le lit, tachée de sang, une robe de Malika qu'elle connaissait pour la lui avoir offerte et qu'elle devait porter la nuit de sa mort.
Elle avait vite compris que cet accueil était l'oeuvre de Belzébuth qui, approuvant le choix de son lieu de séjour, lui indiquait la route à suivre pour sa vie à venir.
En retournant sur le seuil de la cabane pour prendre une bouffée d'air frais, elle vit , s'enfuyant derrière les abres de la pinède la silhouette d'un homme qu'elle ne pouvait voir que de dos!