Yvonne n'aimait pas beaucoup son prénom, et dès son arrivée à l'école elle avait déclaré à ses petites camarades qu'elle s'appelait Maryvonne, ce qu'elle trouvait beaucoup plus joli. Elle était l'aînée de Romain, et sa mère, s'usant les reins et les mains dans les travaux des champs, pendant que son père était en pêche, elle avait, peu à peu , pris en main l'éducation de son frère, qui ne lui donnait guère de fil à retordre, étant un enfant calme et obéissant. Mais, prenant son rôle très au sérieux, elle se montrait, pourtant, sévère et exigeante, allant même jusqu'à le rudoyer.! Elle ne voulait pas que son frère se laisse entrainer par les garnements qu'il côtoyait à l'école.
Elle voulait surtout, parce que très prude, éviter qu'il ne soit attiré par les jeux"malsains" qui sévissaient là comme dans toutes les écoles primaires, avant de devenir, la puberté aidant, des passe-temps beaucoup moins innocents et inoffensifs! Certains petits camarades avaient bien essayé de l'attirer dans leurs jeux particuliers en lui faisant miroiter la beauté de leurs attributs en émoi pour le troubler. Mais jamais, malgré l'envie, il n'avait osé braver les interdits de Maryvonne en allant avec eux dans les fourrés avoisinant l'école, ou sur la lande et dans la pinède. Seulement le soir, en faisant attention de ne pas se faire prendre par sa soeur, il s'offrait en solitaire, au creux de ses draps ce que les petits copains lui suggéraient de venir faire avec eux !
Maryvonne, pour sa part, à l'exemple de sa mère, était très pieuse, toujours la première au catéchisme et n'aurait jamais raté la messe du dimanche. Elle aimait la soie, les ors de l'autel et l'odeur de l'encens. Avec un penchant tout particulier pour le moment de la confession où elle se tordait les méninges en se rongeant les ongles pour s'inventer des péchés de peur d'en oublier !
Maryvonne avait un visage rond, un gros nez orné d'une loupe, des yeux globuleux, comme ceux des crapauds, une bouche aux lèvres rouges toujours mouillées. Un corps épais, des jambes et des bras courts, sans aller jusqu'au nanisme, et de grosses fesses joufflues et un peu molles.
Si Maryvonne avait eu un aspect physique semblable à celui de ses petites camarades, sa vie n'aurait probablement basculé dans l'anormal, comme celà s'était produit. mais depuis sa plus tendre enfance, elle avait incarné la disgrâce, au point de servir de repoussoir pour tous ceux qui l'approchaient, alors que son cerveau, lui, naviguait très au dessus de la moyenne, en faisant une très douée qui déconcertait ses parents, ses éducateurs et, à fortiori, les filles de sa classe et les garçons de l'école mitoyenne.
La cruauté des enfants face à ceux qui ne leur ressemblent pas et leurs railleries, étaient autant de coups de poignards qui lui ensenglantaient le coeur et l'âme, inconsciente de l'injustice que comportait leur attitude, mais obligée de subir une douleur dont elle n'avait même pas la posibilité, ni l'idée de se venger.Elle n'avait eu aucune autre ressource que de se renfermer sur elle-même en évitant de se regarder dans le miroir du cabinet de toilette, la matin au réveil. Elle fuyait, aussi, les vitrines des magasins et tous les objets susceptibles de lui renvoyer son image. Elle était seule, enfermée dans la prison de sa propre image, puisque tout un chacun la repoussait ou au mieux, faisait tout pour ne pas avoir à lui parler ou à la côtoyer.
Tel avait été son enfer, jusqu'à ce qu'Aglaé apparaisse dans sa vie. Elle avait, alors dix ans et Aglaé était sa voisine de pupitre à l'école. Belzébuth, non content d'avoir disgracié Maryvonne, allait lui fournir une nouvelle source de perturbation en lui envoyant une pareiile voisine !