Ils sortirent de la forêt au grand matin. Romain les quitta pour se rendre au port et retrouver Manuel et son bateau, la mort dans l'âme et le chagrin au coeur. En arrivant au port, il eut la surprise de trouver le Djinn abandonné à lui-même se balançant au gré d'un léger clapot et tirant doucement sur ses amarres. Le poste était fermé et Manuel n'était pas à bord. Une sorte de pressentiment lui serra la poitrine. effectivement,il trouva, près de la barre un papier griffonné d'une écriture malhabile, lui annonçant que son marin avait déserté le bord. Sa candidature ayant été acceptée comme gardien suppléant du phare en remplacement de Gouleven nouvellement retraité.
Ainsi, après avoir constaté, les pieds chauffés par les braises de l'enfer, les liens qui s'étaient tissés entre Armelle et Ramon. Eloignant de lui sa compagne et son enfant. Il se retrouvait seul à bord du Djinn, maître après Dieu d'un navire qu'il ne pouvait manoeuvrer seul. Il lui fallait, de toute urgence , trouver un remplaçant à Manuel. Au bureau du port, on lui communiqua plusieurs demandes d'embarquement. certaines lui semblaient plus interêssantes que d'autres et il décida de les éplucher toutes. Mais Belzébuth veillait, suivant de loin l'évolution du compagnon d'Armelle ;
En remontant à bord, il vit, à côté du Djinn, se dandinant d'un pied sur l'autre sur le pavé du quai, un garçon d'environ dix huit ans, solidement charpenté, aux mains carrées et puissantes, au beau visage large encadré par une tignasse blonde cachée sous un bonnet encadrant des yeux verts comme l'émeraude de la mer.
Il s'approcha de Romain, l'air intimidé: -"Bonjour, je suis Rémy, le neveu de Manuel, j'ai déjà navigué au long cours, mais je voudrais embarquer et j'ai entendu dire au bureau du port que vous cherchiez quelqu'un !"
il avait, à la fois, un regard timide et audacieux qui séduisit Romain. Il le fit monter à bord et, après lui avoir fait visiter le bateau, lui demanda s'il était prêt à embarquer. Vêtu d'un ciré d'un gros chandail à col roulé, d'un jean épais et chaussé de bottes, le garçon acquiesca d'un mouvement de tête qui fit tomber sur son front une épaisse mêche de cheveux dorés.
Quelques minutes plus tard, Romain lui fit larguer les amarres et le Djinn se déhala lentement du quai pour gagner le chenal. Il s'agissait d'une sortie d'éssai pour tester les capacités de Rémy. En gagnant le large, ils passèrent non loin du phare. Romain et son matelot virent, ensemble, accoudés à la rambarde de fer de la plate forme supérieure, la silhouette de Manuel qui leur faisait de grands signes. Seul Rémy répondit. Romain en avait trop gros sur le coeur pour répondre à son compagnon de si longues heures de houle de pêche, de tempêtes et de filets lourdements chargés. Après dix ans de navigation commune, il considérait Manuel comme un traître d'être parti sans prévenir et sans un mot de regrets !
Ils chalutèrent plusieurs heures en ne récoltant qu'un maigre butin. malgré celà, Romain avait pu constater que Rémy était un marin compétent et dur à la besogne. Mais il éprouvait une certaine gêne en croisant son regard, plein d'attention et, lui semblait-il, d'admiration, alors qu'il mordillait ses lèvres charnues et mouillées.
Ils rejoignirent le port à la nuit tombée, et Romain invita celui qu'il venait d'engager comme matelot à venir partager le repas que sa soeur avait du préparer et qu'ils agrémenteraient avec deux grosses araignées de mer venues se prendre dans les mailles du chalut.
En marchant dans la rue qui les menait au logis, le vent leur faisait cortège et plaquaii leurs cirés en les ralentissant? Romain eut la surprise de sentir la main de Rémy serrer la sienne et de voir, dans ses yeux, quelque chose qui ressemblait à un merci.t