A terre, le temps n'était pas plus clément et, de la fenêtre de sa chambre, Armelle voyait défliler les nuages comme des chevaux échappés au ras de toîts, alors que des fafales de pluie giflaient les carreaux. Elle eut une pensée pour Romain:-"Il ne doit pas faire bon en mer!" Sans doute importuné par la baisse de pression atmosphèrique, son enfant s'agitait plus que de coutume, la bousculant sans vergogne, faisant monter, en elle,des bouffées de tendresse.
Maintenant logée sous le toît de Ramon qui se comportait en chevalier servant, tout en l'enveloppant dans une atmosphère de tendresse attentive, elle ne savait plus trop quelle direction prendre entre un homme amoureux mais qui ne pouvait pas l'accueillir, elle et son enfant, et un autre qui paraissait plus que séduit et prêt à tout assumer pour elle. Vers lequel se tourner?
-"Vers Romain, le père de notre enfant, qui tire de la mer et de ses filets de quoi améliorer les faibles ressources tirées de mes interventions de guérisseuse et d'envoûteuse. et qui s'est révélé comme un amant tendre, attentionné et efficace, malgré ses grosses mains calleuses et souvent gercées par le sel de la mer?
Ou vers Ramon, dont la beauté me trouble, qui, de surcroît m'offre un toît, mais dont l'accueil est, sans doute, téléguidé par Azraël, le serviteur de Belzébuth? Et puis je ne sais rien de son comportement d'amant, ni de la qualité de ses élans sur une couche commune!"
De retour à terre, ayant traversé la tempête tout en remplissant ses cales, Romain,aussitôt pied à quai, avait voulu rejoindre Armelle au plus vite,laissant à Manuel le soin de désarmer le bateau. Arrivé devant la Poste, il eut un frisson de colère teinté d'impuissance en levant les yeux vers les fenêtres de l'appartement où vivait sa compagne.
Mais que pouvait-il faire puisqu'il n'avait pas de possibilité de l'accueillir, elle et le bébé qui grandissait dans son ventre?
En franchissant la petite porte dérobée qui menait au logement de fonction, lui, le gaillard habitué au roulis et au tangage, se sentait les jambes un peu faibles et le coeur battant. Ne sachant pas ce qu'il allait trouver derrière la porte de bois peinte en vert et porteuse d'un petit écriteau blanc avec le nom de Ramon.
Ce fut lui qui accueillit le marin, Armelle étant absente. d'abord surpris, le postier se voulait hospitalier, le marin, lui, s'efforçait d'être courtois, mais en fait, les deux hommes se regardaient comme "chiens de faïence"sans savoir trop quoi se dire, sinon évoquer la pluie et le beau temps.
Pour meubler le silence, Ramon offrit à boire et, pensant qu'il ferait plaisir à Armelle, il proposa à Romain de partager leur repas du soir.Du coup, le marin sortit d'un sac de jute, un bar de plusieurs kilos, qu'il avait apporté pour sa compagne.
Lorsqu 'Armelle revint de courses et de visites, elle resta clouée sur le seuil en voyant les deux hommes en cuisine, entrain de préparer, ensemble, l'énorme poisson aux écailles d'argent et à la chair délicate. Une bouteille de Muscadet, solidement entamée, trônait entre eux, sur la table de chêne massif.
Elle ne savait pas si elle devait rire ou pleurer. Ou les prendre tous les deux par le cou pour les embrasser tour à tour. Alors, sans parler, pour se donner une contenance, elle se précipita sur un sac de pommes de terre pour en éplucher quelques -unes qui accompagneraient bien le bar en papillotes!