Qu'allait-il advenir se demandait Armelle, en subodorant qu'il y avait anguille sous roche et qu'elle était, sans doute victime d'une nouvelle rouerie perverse du maître et seigneur dont elle voulait s'éloigner ?
Le lendemain, lorsque Romain sauta sur le quai, après que son bateau eut été déchargé de la cargaisosn de lieus, de bars, de maquereaux, de carrelets et autres soles qu'il venait de tirer des grands fonds à coups de chalut, il se sentait le coeur léger parce que la pêche avait été bonne et qu'il allait, enfin, retrouver Armelle. Quatre jours de mer, c'était long et la tâche avait été rude.
Manuel, lui; achevait de ranger le bateau, d'étarquer les drisses pour les empêcher de claquer au vent contre le mât et de lover les bouts, avant d'aller fêter la brève campagne qui se terminait bien. En faisant du"Barbeau" son bistro du port préféré, un territoire personnel jusqu'à la nuit tombée. après quoi, il gagnerait, en titubant sa petite maison de granit au toît d'ardoises où l'attendait Maryse, sa concubine à l'oeil sévère parce qu'il aurait encore forcé sur le Muscadet et qu'il s'endormirait comme une masse sans qu'elle ait droit au moindre câlin pourtant espéré!
En arrivant en haut du sentier qui menait à le bergerie, Romain avait le coeur battant, comme la première fois où Armelle l'avait accueilli à son retour de pêche. En franchissant le seuil et en la voyant regrouper ses affaires et ranger ses quelques vêtements dans un carton, il eut un pressentiment et l'élan qu'il voulait prendre pour la serrer dans ses bras se figea de lui-même.
Avant qu'elle eut ouvert la bouche pour lui annoncer les nouvelles, il sentit qu'une page de son bonheur se tournait, et l'impression fut si forte que lui, le marin habitué aux coups de chien, dut faire un effort pour dissimuler son envie de pleurer. Réalisant qu'Armelle était devenue l'essentiel de sa vie.
L'instant d'après, il put lire l'arrêté d'expulsion avant d'apprendre que quelqu'un avait offert l'hospitalité de son logis à Armelle. ce qu'il était bien incapable de faire, à moins d'expulser sa soeur de la maison qui lui appartenait, en partie, ou d'en trouver une autre qu'il n'aurait pas les moyens de payer.
-"Rassures-toi, rien ne sera changé pour nous, et j'ai même trouvé un logis pour le bébé et pour moi. J'habiterai au dessus de la poste, le facteur me l'a proposé."
Il se voyait mal aller la retrouver, la prendre dans ses bras et lui faire l'amour sous le toît de ce facteur hospitalier, qui, certainement, pour avoir fait une pareille proposition, devait avoir des intentions de conquête sur le coeur et le corps d'Armelle, jeune femme plus que séduisante, même sans être aguicheuse.
Comme elle n'attendait pas de retour aussi rapide de son compagnon, dû à une pêche exceptionnellement fructueuse, rien n'était prévu pour le recevoir comme elle aimait le faire, et pour lui servir un bon souper. Elle n'avait à offrir que quelques restes de poisson et de pommes de terre bouillies, un peu de pain, l'éclat du soleil couchant entrant à flots par la porte ouverte de la bergerie et les charmes de son corps. En général amoureux et quémandeur des caresses rugueuses de son marin, pourtant parfumé à la sueur, à la saumure et aux relents de varech et de poissons. Mais ce soir là, en raison des évènements, elle n'était que peu disposée à se laisser aller à des élans et à des épanchements.
Alors que déjà, par sa seule présence et son offre d'hospitalité, Ramon avait su insinuer dans la tête d'Armelle des sentiments qui descendraient, sans doute, assez vite jusqu'au coeur avant de descendre jusqu'au mitan de sa joie. De celà elle n'avait pas encore conscience, mais ne se sentait pas disposée à se répandre dans les bras de Romain ni à le laisser en faire autant.