Elle avait quinze ans, semblait, à la fois, gazelle et panthère. Elle vivait il ya très longtemps! Le cheveu fou, la tignasse emmêlée, épaisse comme le crin des chevaux. Basanée, jamais lavée, sinon par la pluie ou l'eau des étangs, la prunelle aussi noire que les cils et les sourcils, une denture de loup, de grandes mains musclées aux ongles cassés.
Nue sous sa peau de chèvre trouée, elle allait, pieds nus le long de la lagune, longeant la rive dans l'eau et la boue qu'elle aimait sentir gluer entre les orteils de ses pieds larges et puissants, tout autant qu'y sentir glisser le sable sec et chaud des grèves du plein été.
Toujours accompagnée de Lucifer, chien-loup aussi ébouriffé que sa maîtresse, dont il suivait les moindres mouvement en gardien vigilant.. Elle l'avait vu naître, l'avait élevé, nourri et adoré!
Ce soir là, l'orage grondait, la chaleur était étouffante et poisseuse. Bientôt la pluie tomba en déluge sur le marais.Lucifer lêchait le corps dénudé et ruisselant de Manon. Des orteils aux aisselles, en passant par le nombril, les seins, les narines palpitantes et la bouche entrouverte. Elle aussi l'aimait d'un amour sauvage, à la fois jaloux et tendre, comme une louve éprise qu'elle était devenue!
Il chasait pour elle, du gibier d'eau, tout au long des étangs. qu'elle plumait tout juste avant de mordre, en même temps que lui, dans la chair crue, encore tiède et pantelante!
Elle n'avait ni maison, ni amis, dormait dans une sorte de bauge faite de roseaux, ne savait presque plus parler, à force de vivre seule comme un demi-fauve qu'elle était devenue. Abandonnant ce monde des humains qui lui avait arraché le coeur en tuant sous ses yeux, avec une sauvagerie sans nom, parce qu'il n'était pas de leur tribu, Gorald,le garçon qu'elle aimait depuis la petite enfance.
Ensemble, ils avaient traversé tous les moments forts de leurs courtes existences. Ensemble, ils avaient vu naître, autour d'eux, la haîne puis la sauvagerie d'humains s'entredéchirant les quelques parcelles de nourritures arrachées à la terre en cette période de famine!
Juste après avoir tué Gorald, ils l'avaient dépecé pour lui manger le coeur et le foie. Elle avait hurlé jusqu'à devenir folle et s'était enfuie d'horreur et de dégoût. Son ami était beau, fort et d'une grande douceur avec elle, mais impitoyable avec les importuns et les fourbes qui rôdaient autour de Manon, mais ils avaient réussi, à l'abattre, alors qu'Il n'avait pas encore vingt ans!
Le marais était devenu son seul univers, Lucifer son seul compagnon, alors que le chagrin lui taraudait le coeur, chaque fois qu'elle évoquait l'image de Gorald.
Mais elle aimait cette vie sauvage qui était devenue la sienne, éprouvant une jouissance intense dans ce contact intime avec la nature. Elle plaquait son corps au sol, comme pour s'y engloutir toute entière. La boue l'aspirant, lentement, se glissant le long de ses jambes et entre ses cuisses, comme une amante,pour atteindre la fourche intime, quelle envahisait jusqu'au plus profond.