Valentine hésitait à rester dans un tel taudis. Ludovic, lui, semblait tout à fait à l'aise. Il avait dressé, sur une planche portée par des tréteaux, une table couverte de feuilles de journaux. Sur une assiette trônaient deux tranches de jambon encadrées de feuilles de salade et , à côté, deux yaourts et un quignon de pain moisi, ce qui devait composer l'ensemble du repas ! Deux verres de Coca et quelques petits gâteaux salés constituaient l'apéritif. Je mesurais qu'il avait dû m'offrir là tout ce qu'il possédait, avec, en plus, l'espoir de me faire plaisir.
J'étais, à la fois prête à m'en aller, et émue par l'effort qu'il avait dû faire pour me recevoir ainsi. J'hésitais à m'asseoir sur le tabouret qui m'était destiné, tant je redoutais de ne pouvoir me relever qu'avec le siège collé aus fesses.
Tout en me tendant l'assiette pour que je me serve, il me parlait du ciel bleu qu'on voyait au travers d'un vasistas opaque de crasse, des martinets, acrobates du ciel et de la chauve-souris qui était entrée deux jours plus tôt.
Mot après mot, minute après minute, il savait me faire sortir de ma condition de vendeuse de fromages, pour me porter au centre d'un monde dont il était le prince et dans lequel il m'accueillait en princesse !
Je perdais pied, j'y croyais.Je ne voyais plus la saleté, ne sentais plus l'odeur. Il n'y avait plus que son visage transfiguré par les mots qu'il prononçait. et lorsqu'il posa sa main sur la mienne, au lieu de la retirer, je fus subjuguée par la douceur tiède de sa paume, et je regardais ses lèvres avec l'envie qu'elles se posent sur mon visage, malgré sa barbe de trois jours. Mais rien ne se produisit. Je devais retourner au travail, et m'occuper de mes fromages. Mais avant de partir, il me supplia:-"J'aimerais tant vous revoir ! Revenez, s'il vous plaît ! Revenez quand vous voudrez !"
En le quittant, j'étais bouleversée. Toutes mes pensées allaient vers lui, si bien qu'au magasin je me coupais profondément en tranchant un quart de Brie. Le soir, blottie sur mon grabat, j'étais encore obsédée et de plus, j'éprouvais, dans mon corps des sensations bizarres et inconnues. Une sorte de chaleur, de pétillement. J'avais comme des bulles dans les veines. D'instinct ma main descendit entre mes cuisses, elle s'en trouva toute noyée dans une moiteur brûlante, et en la bougeant plusieurs fois, je provoquais une sorte de secousse qui l'emprisonna comme dans un étau ! Une sensation intense brûla mon ventre et se répandit en moi ! Je dus me mordre les lèvres pour ne pas crier ! Je retombais haletante et éperdue, je venais de découvrir le plaisir ! Puis je plongeais dans le sommeil !
Je résistais jusqu'au samedi suivant à l'envie de retourner chez lui. Pourtant il n'était pas revenu au magasin comme je l'avais tellement espéré. Alors, n'y tenant plus,une fois le magasin fermé, je me dirigeais vers chez lui, presque en somnambule. J'avais pris dans la caisse de quoi acheter un repas convenable, avec du pâté en croûte, une salade composée, deux oranges et une bouteille de vin à la tireuse. Le tout acheté chez le charcutier traiteur de la rue.
La nuit tombait lorsque j'arrivais chez lui. Devant sa porte j'étais si troublée que je tenais à peine debout. En me voyant, son visage s'illumina, mais il ne me prit pas dans ses bras comme j'en avais rêvé. Sur son lit aux draps gris, des feuilles de papier à lignes couvertes de signes inconnus, et une guitare qui me parut belle et neuve à côté de tout ce qui l'entourait !
Vous voyez,je me livre à ma passion, j'écris la mélodie d'une chanson!" Ne sachant que dire, pour me donner une contenance, je déballais mes provisions. Il me laissait faire et lui, prenant sa guitare, grattait quelques accords avant de se mettre à chanter d'une voix chaude mais un peu éraillée. Des paroles tristes mais belles où il était question de.... Valentine ! Il avait composé une chanson pour moi ! J'en avais les larmes aux yeux !