Cette odeur de femelle sauvage qui rendait les hommes fous, s'ils pouvaient l'approcher d'assez près dans la brume de nuit au dessus des marais et qui faisait d'eux des mâles en rut, laissant jaillir en flaques, leur semence virile dans l'eau verte ou grise des étangs et des marécages!
C'était la cahutte des jumeaux, sans cesse reconstruite qui lui servait toujours de refuge contre les intempéries. Mais vivant, la plupart du temps, en plein roseaux comme les oiseaux sauvages, ses pieds de chasseresse gluant dans la boue tiède des marais.
Accroupie dans les roseaux, les pieds dans la vase,les cuisses écartées,sa tunique en peau de chèvre retombabt entre elles,Manon taillait l'un d'entre eux pour confectionner une flûte! Le soleil dardait ses rayons sur sa nuque bronzée. Tout en épointant la tige sèche, elle regarda le ciel, sillonné de flamants roses, aux cous immenses, pattes tendues vers l'arrière comme des gouvernes de pirogues. Leurs ailes ramaient l'air à grands coups souples et lents, avant d'aller atterrir en dérapant sur le marais pour y chercher les petits poisson noirs et argentés de leur dîner ,cachés dans la vase glauque et putride.
Arrivé jusqu'à elle sans aucun bruit, un grand chien noir, de la race des loups, lui effleura le dos de sa truffe froide. Manon sursauta, d'autant que le chien poursuivait sa visite en flairant ses aisselles touffues! Puis venu face à elle, il lui renifla le torse et le visage avant de plonger sous sa tunique! D'un geste sans rudesse elle l'écarta de sa fournaise velue et humide qui entrait en béance!
Manon l'avait laissé faire ,un instant, car elle avait, instantanément reconnu le clône de Lucifer, son compagnon d'autrefois qui, dix ans auparavant avait étranglé Romuald, son amant, en deux coups de crocs mortel! Poussé par une jalousie féroce et la fureur de la voir devenir la proie de Romuald,sous les yeux de Germain, le cousin,lui aussi fou de jalousie!
Dix ans s'étaient écoulés depuis lors! Dix ans d'errance fantomatique et de solitude, en déjouant les ruses des hommes lancés à sa poursuite, taraudés qu'ils étaient par un désir dément et traquant, comme un gibier, l'ombre sauvage qu'elle était devenue! Enfin elle allait pouvoir, à nouveau se détendre et se reposer sur la vigilance de Lucifer réincarné: Lachant le roseau-flûte, elle entoura de ses bras le cou du chien, lui lêcha la truffe et, doucement, tendrement, glissa une main dans sa fourrure embroussaillée!
La jeune femme tressaillait de bonheur, de n'être plus seule! Enfin elle allait pouvoir,à nouveau, courir sans crainte les marais et la lagune. A nouveau Lucifer allait chasser pour elle, du gibier d'eau dont elle partagerait avec lui la chair crue encore tiède et pantelante, ou rôtue et luisante de graisse!
Pressée par l'impatience de Lucifer, elle retrouva les gestes d'alors pour se sentir, à nouveau le visage râpé par la langue avide! Comblé par les caresses de Manon, Lucifer se roula en boule à ses pieds après les avoir longuement lêchés, faisant naître des frissons au coeur de la vallée touffue de sa maîtresse!